jeudi 29 mai 2014

Henry Miller, coïncidence de vie étrange...


Henry Miller

Henry Miller raconte:

C'est une coïncidence étrange, mais à l'époque précisément où j'entendis pour la première fois parler des mystères de l'Égypte, de l'éblouissante civilisation de la Crète, des sanglantes annales de la famille des Atrides, au moment où j'étais bouleversé par mes premiers contacts avec des thèmes comme la réincarnation, le Saint-Graal, la résurrection, l'immortalité, les enseignements de madame Blavatsky, la Vie des Maîtres, la recherche de Troie par Schlieman, tous ces prétendus mythes, toutes ces soi-disant légendes et supertitions commençaient à prendre une certaine consistance dans les faits.

Ça me fait un drôle d'effet de réaliser que Miller en son temps faisait le même parcours spirituel que le mien en mon temps. Étrangement émouvant!

Le lis Les livres de ma vie de Henry Miller. Et les premiers livres dont il parle ce sont ceux de Blaise Cendrars... La roue tourne...

mercredi 28 mai 2014

Henry de Monfreid, l'aventurier fabuleux



Henry de Monfreid 1879-1974



Henry de Monfreid sur la Mer Rouge

De Henry de Monfreid, l'image qui surplombe toutes les autres, est celle d'un homme au corps sec, au torse dénudé et tanné par le soleil, aux yeux vifs et au visage émacié, les cheveux encerclés d'un turban oriental qu'adoptent les marins des mers du Sud. Ces mers, Henry de Monfreid les a parcourues à bord d'équipages locaux et bigarrés, pour y faire commerce de perles et trafic de haschich, et de morphine même, y croiser des pirates, esclaves et eunuques et surtout y puiser la matière de la considérable oeuvre romanesque qu'il a laissé à tous ses lecteurs affamés d'aventures.

Depuis sa propriété de l'Indre, celui qui s'est rebaptisé Abd-el-Haï, "l'esclave du vivant" n'a cessé d'entretenir le souvenir sulfureux et magique de ses pérégrinations. Le lecteur est propulsé au coeur de terres peuplées de crabes géants et de cimetières d'éléphants.  "Le hasard - Dieu pourrait-on dire! - m'a mis à même de me révéler alors que je m'ignorais. Pour moi, cette aventure, ça été le désir de me sentir un homme. J'ai toujours eu une sorte de honte à appartenir à un troupeau où je n'étais rien. J'ai voulu me lancer vers des pays lointains. J'ai toujours eu dans ma vie de terribles aventures parce que j'ai entrepris des tâches qui étaient au-dessus de mes forces.

J'ai décidé de quitter l'Europe et je suis parti à Djibouti, en Afrique, parce qu'un de mes amis m'avait offert une place de commis pour acheter du cuir et du café, mais j'avais la hantise des petits voiliers que je voyais mouiller dans la rade. On savait qu'ils achetaient des armes pour les porter dans des pays où personne n'était allé. Et je me suis mis dans la tête d'y aller. Seulement il fallait être accepté, gagner leur confiance. Les Européens étaient tellement méprisants! Révolté par le mode de vie colonial, je me suis fait musulman, je me suis fait circoncire, je me suis presque habillé comme eux. J'ai acheté un petit bateau et je suis parti avec trois hommes de la mer Rouge pour vendre une douzaine de fusils que j'avais achetés. Peu à peu, j'ai fini par m'infiltrer dans leur milieu, j'ai appris leur langue et en plus difficile, il me fallait vivre pieds nus. Il y a une vieille légende qui raconte que des gens ont mis des clous aux pieds de leur Dieu et depuis, paraît-il, en punition du Ciel, ils ne peuvent plus marcher, il leur faut des chaussures particulières.

Je ne songeais pas du tout à écrire mais lors de ma rencontre avec Joseph Kessel  celui-ci m'a poussé à décrire ces pays étranges où personne n'était jamais allé. Alors j'ai pris des notes, j'ai fait des journaux de bord, ce sont de véritables petits livres que j'ai accumulés. Celui qui lira cela plus tard revivra un peu ce que j'ai vécu. Son cerveau vibrera comme a vibré le mien. C'est une manière d'immortalité au fond. Je me souviens de cette prière de mon ami Teilhard de Chardin: "Mon Dieu, donnez-moi d'entendre toujours et de faire entendre aux autres l'immense musique des choses".



Monfreid meurt en France à l'âge de 95 ans

Son premier ouvrage Les mystères de la Mer Rouge rencontre un succès immédiat. Il écrira soixante-quinze livres, traduit en plusieurs langues. Il deviendra un écrivain célèbre, un des grands écrivains aventuriers du XXe siècle. Il fut un ami de Gauguin, de Teilhard de Chardin et l'abbé Breuil, deux célèbres paléontologues et archéologues. En 1926, il participe à l'assassinat de l'homme qui l'avait trahi, Joseph Heybou. Il fit un bref séjour en prison. À quarante-quatre ans, il vend à l'Égypte douze tonnes de haschich à la barbe des Anglais. Il investit la somme dans une usine électrique et une minoterie.

Joseph Kessel fasciné par le personnage de Henry de Monfreid a écrit Fortune carrée. Ce roman met en scène un aventurier inspiré de Henry de Monfreid, celui-là même qui accompagna Kessel dans sa mission d'enquête sur le trafic des esclaves en mer Rouge.

Hergé aurait dessiné sous les traits de Henry de Monfreid le capitaine qui sauve  Tintin et Milou de la noyade en Mer Rouge dans Les cigares du Pharaons.


Je lis  Les grandes Heures. Les entretiens ont été réalisés par Paul Guimard

lundi 26 mai 2014

Kessel parle de Félix Youssoupov, l'homme qui tua Raspoutine



L'homme qui tua Raspoutine


 Félix Youssoupov 1887-1967


Kessel  raconte:

Le prince Youssoupov vit encore à Paris. Il est un homme extraordinaire par son ascendance, il descend des Tartares qui ont envahi la Russie, et surtout parce qu'il est entré dans l'histoire par le meurtre de Raspoutine. Je suis allé le voir à l'occasion d'un roman que j'écrivais alors sur la Russie des Tsars, qui s'appelait Les rois aveugles pour le questionner la-dessus. J'ai vu derrière une table un homme qui était d'une beauté admirable, vraiment une figure de Léonard de Vinci. Il avait une singularité: ses mains étaient disproportionnées, c'étaient des mains épaisses, matérielles, pesantes dans un corps qui semblait être celui d'un archange. Tout le monde connaît historiquement les détails du meurtre mais ce qui m'a le plus frappé, c'est qu'il parlait de Raspoutine avec tendresse, une espèce d'amitié étonnante. Il m'a dit: " Je suis un mystique, je suis persuadé qu'en tuant Raspoutine, je l'ai délivré de ses démons. Ce sont ses démons qui ont fait la Révolution russe, car il faut se souvenir qu'il avait dit que sa mort entraînerait la fin de l'Empire russe. Et la révolution a éclaté un mois après sa mort. Les démons qui habitaient Raspoutine ont fait la révolution mais depuis, lui, libéré, exorcisé, est devenu mon ange gardien. Jamais je n'ai aussi bien dormi que depuis sa mort, car j'ai l'impression qu'il me protège".

"Derrière la grande histoire, il y a des hommes et j'aime les hommes".

Kessel est élu à L'Académie française. Il a fait orner son épée d'une étoile de David. Il est mort en 1979.

Je lis Les Grandes Heures, entretiens réalisés par Paul Guimard

Kessel parle de St-Exupéry et Mermoz



Joseph Kessel


Kessel fut un pilote du premier voyage commercial fait en avion. C'étaient les débuts de l'Aéropostale. Kessell répond aux questions de Paul Guimard.

On ne pouvait pas faire d'étape plus longue que deux cents à trois cents kilomètres. C'étaient des avions qui venaient directement des stocks de guerre; j'avais pris place dans un Spad. Une place pour le pilote l'autre pour un seul passager; il était à ciel ouvert, un seul moteur, pas très sûr, et aucun autre moyen de navigation que la boussole. Les conditions de vol étaient telles qu'on en reste effaré aujourd'hui.

St-Exupéry et Mermoz ont été deux de mes meilleurs amis. Ce sont sans doute les noms les plus fameux de l'Aéropostale.  Ils savaient ce qu'ils représentaient aux yeux du public et ils savaient aussi qu'au fond il y avait d'autres pilotes qui les valaient. La chance a fait qu'ils ont vécu plus longtemps que les autres, ils étaient des étoiles: Mermoz, par sa beauté physique, par cet espèce d'acharnement qu'il avait pour le métier du vol, par son amour des grandes choses et St-Exupéry, lui, était déjà fameux pas du tout par son talent d'écrivain, il n'avait encore rien publié quand je suis passé sur la Ligne, il volait, allait faire des reconnaissances autour, dans un avion qu'on lui avait confié, toujours habillé de sa gandoura. Il était à ce moment-là chef de l'aérogare du Cap Juby qui était un pénitencier espagnol en plein Sahara.  Habillé de sa gandoura, il allait se poser dans le désert et il fumait sa pipe, rêveur. St-Exupéry avait inventé pour faire des dépannages ce que jamais les Arabes n'auraient fait: se servir du chameau comme d'un animal de trait; il avait réussi à construire une charrette à deux roues que le chameau traînait à travers le désert. Un jour, il sera un grand écrivain...

Mermoz avait déjà une légende. Comme aviateur militaire, il était resté quatre jours dans le désert syrien. Il avait marché quatre jours et quatre nuits puis captif d'une tribu insoumise du Maroc. Quand je suis passé sur la Ligne, il n'était plus en Afrique. Je ne devais le connaître que plus tard. Quand nous avons appris avec horreur et avec le plus grand des chagrins que Jean Mermoz, le grand Mermoz avait disparu, j'ai aussitôt pensé à écrire sa vie car c'était un projet que nous avions plus d'une fois caressé ensemble.


La route du ciel l'attirait comme un aimant

Je lis Les Grandes Heures, confidences captées pour Radio-France par Paul Guimard. C'est passionnant de voir le destin de tous ces héros qui s'entrecroisaient. Et...qui s'aimaient.

Guy m'a longuement  parlé du livre Les Cavaliers, pour lui, c'est le plus beau des livres. Je pars à la recherche de ce livre. Kessel a écrit quatre-vingts livres! Incroyable! Son livre, La Promesse de l'Aube vient d'être publié en format de luxe avec photos etc... J'ai fait une commande à la Bibliothèque.

samedi 24 mai 2014

Joseph Kessel, le fabuleux nomade



Joseph Kessel 1898-1979

L'engagement militaire en mission, à titre de journaliste, Joseph Kessel effectue un tour du monde à vingt-et-un ans. Il prend part, lors d'un reportage sur la sanglante guerre civile d'Irlande, à certaines actions de rébellion. Il deviendra un grand reporter. Né en Argentine, de parents juifs russes, débarqué à Paris à huit ans à peine, Kessel a le nomadisme inscrit dans son code génétique. De son identité multiple, de ses blessures personnelles, de l'épreuve de l'antisémitisme, le colosse puise sa force dans son humanisme et son insatiable curiosité pour "l'autre". Arpentant le monde, fasciné par l'histoire immédiate, il cherche la matière première de ses 80 romans. Doué pour le drame des vies et le pittoresque des existences, il est élu en 1962 à l'Académie française. La France hisse à la tête de son élite intellectuelle, un émigré, un Juif d'Europe orientale.

Joseph Kessel répond aux questions de Paul Guimard:

La France était, nous le croyions, le pays le plus fort du monde; on s'est aperçu par la suite qu'il n'en était rien mais la France était le pays le plus prestigieux du monde. Je me suis engagé comme volontaire pour constituer une escadrille en Extrême-Orient, c'est à dire en Sibérie. Nous sommes partis sur un transport militaire américain. Nous étions les premiers soldats à arriver d'Europe après la victoire. Une foule énorme nous attendait, des confettis pleuvaient des fenêtres, les fanfares jouaient. Dans chaque grande ville, c'était la même chose. On était pris en charge tout de suite par les gens affolés d'enthousiasme et d'amour pour qui le mot France représentait ce qu'il y avait de plus beau dans l'univers. C'était si puissant que dans les petites villes, des gens se couchaient sur les rails pour arrêter le train, pour nous combler de cigarettes, d'alcool etc... Nous avons vu des hommes, dans l'exaltation d'une boîte de nuit et de l'alcool, nous laisser leur femme parce qu'ils se sentaient honorés de participer à la joie française. Nous étions jeunes, j'avais vingt-cinq ans, et nous étions aptes à profiter de tout ça. À Honolulu, nous fûmes reçus dans un cadre féérique, avec les vahinés, les danses, les bateaux à fond transparent où l'on voyait toute la faune aquatique et la flore. Puis le Japon, puis l'Irlande. Le directeur du journal  La Liberté m'engagea pour faire un reportage sur la guerre en Irlande. Je devins reporter.

Je lis Les Grandes Heures.  Pour Joseph Kessel,  les entretiens furent menés par Paul Guimard


Je n'en reviens pas:  Ça me fait penser à l'hospitalité de l'Ancien Testament, au temps d'Abraham. 


Cendrars parle des prisons



Blaise Cendrars

Le Brésil ne connaît pas la peine de mort. Un Blanc brésilien-Hollandais était condamné à la prison à vie. Il était chef de gare et il avait ouvert la poitrine de son rival d'un coup de couteau pour lui arracher le coeur et le dévorer cru, à pleines dents! Il y avait déjà vingt-cinq ans qu'il était enfermé. Il allait au bout de son acte sans se plaindre. Quand je suis venu le voir, je lui ai demandé: "Dites, si l'on vous relâchait aujourd'hui, est-ce que vous recommenceriez? - Je recommencerais! m'a-t-il répondu avec un sourire de délectation morose.

Jusqu'à ce jour, je croyais que les prisons servaient à quelque chose. Par cette réponse, la preuve est faite qu'elles ne servent à rien du tout, on peut donc les démolir tranquillement. Il n'y a que l'âme de l'homme qui compte. Les fers et les murs sont de la frime.

Je lis Les Grandes Heures. Les entretiens avec Cendrars ont été réalisés par Michel Manoll  

vendredi 23 mai 2014

Cendrars parle de Modigliani



Amedeo  Modigliani

Cendrars raconte:

Modigliani était pauvre. Il venait m'emprunter trois sous pour prendre le métro qui le menait à Montparnasse. Comme je ne les avais pas, je les empruntais à madame Lafleur, la concierge. Picasso, notre voisin disait que seul Modigliani savait s'habiller. Je crois qu'il a été la première personne à porter des chemises de toile quadrillée bleu et blanc. Il disait que c'était la mode en Italie. Son exemplaire de Dante ne le quittait jamais. Il faisait valoir les vers de Dante et leur harmonie, au point qu'il semblait que c'était lui qui les avait faits.

Modigliani était un assez petit homme, aux cheveux bouclés. Il était beau. Son rire était bref, amer, éclatant et pourtant enfantin. Il était raide, tout d'une pièce, violent d'une manière inattendue à cause de son apparente douceur, sentimental malgré sa raideur et ses indignations. Galant avec les femmes il était quand même capable d'une cruauté soudaine. Très gentilhomme, il aimait la politesse. Il était très don Juan. Je l'ai toujours connu avec des femmes de tous genres, très, très belles. Son ivrognerie était célèbre. J'ai beaucoup bu avec Modigliani. On faisait des partouzes d'ivrognes vertigineuses. Comment n'y ai-je pas laissé ma santé et la raison?

J'ai connu Modi après la guerre de 14, et nous étions bien misérables l'un et l'autre. À son arrivée, il était riche. Il avait touché la succession de son père. C'était un jeune Italien, très élégant avec un veston cousu main. Je l'ai connu riche Modigliani. Je l'ai connu pauvre Modigliani. C'était uniquement un artiste et un poète, il ne pensait qu'à l'art.

J'aimerais bien raconter sa mort et ses funérailles, c'est une histoire atroce mais typique de la bohème de Montparnasse. Sa mort, c'est même l'enterrement des Montparnos, la fin.

Je lis Les Grandes Heures, entretiens  avec Cendrars dirigés par Michel Manoll